La rupture épistémologique de la Convention de Faro
©Maël Lucas
Lors d'une réunion qui a eu lieu à Faro, au Portugal, en 2005, le Conseil de l'Europe a mis en discussion une proposition de convention-cadre portant sur « la valeur du patrimoine culturel en Europe ». Communément appelée « Convention de Faro », cette proposition est souvent interprétée comme un guide de travail pour mieux valoriser les patrimoines culturels, marqueurs de l'identité culturelle des divers groupes sociaux minoritaires présents sur le territoire européen.
Avec ce regard, le propos de la Convention de Faro a pu inquiéter de nombreux observateurs tentés d'y voir « une extension de l'expertise et de l'usage du patrimoine à l'ensemble de la société ».
L'interprétation fréquente est, alors, que cette approche du patrimoine a « contribué à déplacer le focus depuis le patrimoine vers la relation que les communautés créent avec celui-ci ». Le glissement de « l'objet patrimonial » vers la « communauté » est manifestement problématique pour qui se revendique du paradigme de la « science normale » du patrimoine où « l'utilisation du terme « patrimoine » pour désigner un objet trouve sa justification dans ses valeurs propres » (Barrère 2017). L'approche Faro du patrimoine est vite entachée d'un brevet d'illégitimité quand on estime que « la valeur scientifique fait du patrimoine un objet de savoir et de mémoire. »(Benhamou ,2012). Faro est vue comme un instrument, parmi beaucoup d'autres, où les « objets de valeur » du patrimoine se noient dans la diversité des relations que des « populations » entretiennent avec leur passé. La proposition du Conseil de l'Europe n'a alors que peu d'intérêt puisqu'elle dilue le patrimoine dans une excessive relativité de sens et de valeurs.
Cette lecture « sociale » de la convention peut parfois se doubler de jugements définitifs empruntant à un registre élargi de la dépatrimonalisation de la société. Chacun aurait sa réclamation patrimoniale avec ses valeurs aussi changeantes que particulières, au point que les exigences éthiques de ces populations signeraient l'enterrement de l'esthétique du patrimoine, en réponse « aux demandes des individus et des sociétés » (Gravari-Barbas dans Barrère, 2014).
D'autres regards sont plus positifs qui se réjouissent de voir la Convention de Faro favoriser la prise de pouvoir citoyenne sur le champ du patrimoine, bien gardé par les institutions. Si l'on en croit Jean Louis Tornatore quand il fait référence à la convention (In situ 2017) :
« On a voulu considérer que la profusion patrimoniale, souvent fustigée comme prolifération, traduisait un engouement public pour le patrimoine – en témoigne le succès jamais démenti des Journées européennes du patrimoine – et toute une palette d’usages du patrimoine considérés comme autant d’indices de démocratisation ».
Dans tous ces regards contrastés sur la Convention de Faro, il y a pourtant une faille épistémologique qui dévalorise la portée de l'initiative du Conseil de l'Europe. Du point de vue épistémologique, cette faille est gênante car elle repose sur une méconnaissance des paradigmes qui fondent la raison d'être de la convention. En deux mots, celle-ci n'est pas là pour désigner la « valeur sociale du patrimoine ». Elle ne se situe même pas en opposition aux approches standards qui attribuent des valeurs patrimoniales exceptionnelles à des « objets », même si, à l'origine, elle a pu passer pour une compensation faite aux exclus de ces dispositifs institutionnels de la patrimonialisation.
« Le patrimoine culturel ne vaut que s’il contribue à consolider la communauté humaine »
Sa raison d'être est ailleurs : elle est dans l'exigence que le patrimoine culturel soit porteur des valeurs universelles qui caractérisent l'humanité, dans l'incertitude de son devenir. Ainsi, le patrimoine culturel ne vaut que s'il contribue à consolider la communauté humaine ; pour cela, la convention énonce les balises d'humanité qui doivent encadrer toutes les négociations sur le patrimoine.
L'épistémologie de la Convention de Faro repose sur cette éthique de l'universalité de l'humanité et interroge fortement les manières de faire patrimoine qui omettent cette exigence éthique en se satisfaisant des « valeurs intrinsèques » d'objets patrimoniaux fétiches ou de la « valeur de l'objectivité scientifique » des disciplines des sciences sociales !
La rupture épistémologique est consommée.
Le paradigme de l'humanité comme balise universelle pour le patrimoine
La Convention de Faro pose le cadre dans lequel la société européenne pourra déterminer la valeur du patrimoine culturel.
Son principe épistémologique trouve sa justification, à l'ONU, à travers l'élaboration d'un minimum de valeurs communes à l'ensemble de la famille humaine. Si l'humanité, après la barbarie nazie, prétend, encore, pouvoir exister et rester une référence universelle pour tous les êtres humains, chacun doit inscrire sa vie réelle dans le cadre minimal de ces balises établies par la Déclaration Universelle des Droit de l'Homme (DUDH, 1948). Ainsi, « les peuples des Nations Unies » se sont mis d'accord pour « proclamer à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l'homme ». La DUDH en indique les bases incontournables, synthétisées dans son article 1 :
« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »
« L'humanité » est cet idéal ambitieux qu'il faut mériter.
Puisque l'Humanité se lit dans le respect de cette exigence universelle, l'épistémologie du patrimoine doit y consentir. Ses acteurs ne peuvent pas plus s'y soustraire sauf à se mettre en marge de la communauté humaine. C'est, ainsi, la DUDH qui fixe les balises déclinées par la Convention de Faro dans ses différents articles. Son préambule le rappelle, autant que l'article 3:
« Les signataires de la convention s'engagent à promouvoir une reconnaissance du patrimoine commun de l'Europe qui recouvre les idéaux, les principes et les valeurs, issus de l’expérience des progrès et des conflits passés, qui favorisent le développement d’une société de paix et de stabilité fondée sur le respect des droits de l’homme, de la démocratie et de l’État de droit. »
La balise des droits humains fondamentaux ne devra jamais être dépassée puisque insiste l'article 6 :
« Aucune des dispositions de la présente Convention ne sera interprétée comme limitant ou portant atteinte aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales qui pourraient être sauvegardés par des instruments internationaux, notamment par la Déclaration universelle des droits de l’homme et par la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales. »
A ce stade, il serait de mauvaise aloi de réduire la DUDH à un texte juridique dont les vertus ne concerneraient que les acteurs du droit et qu'incidemment les acteurs du « patrimoine ». La référence à l'universalité de la « famille humaine » est « éthique ». Elle pose l'idée même « d'humanité » comme étant une éthique publique universelle. Elle sait bien que cette universalité est « sans fondations préalables » comme le rappelle madame Delmas-Marty (Vers une communauté de valeurs ?, 2011). Mais elle en affirme « l'obligation sans réciprocité ». La convention porte la conviction politique d'un horizon utopique à partager par l'ensemble de la communauté humaine. Elle revendique, contre la multiplicité des situations de barbaries, cet « idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l'esprit, s'efforcent, par l'enseignement et l'éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d'en assurer, par des mesures progressives d'ordre national et international, la reconnaissance et l'application universelles et effectives » (DUDH préambule).
L'épistémologie de la Convention de Faro repose sur cette « universalité de l'humanité », toujours à obtenir. Elle apporte sa pierre précieuse à l'ambition d'une unité de sens à débusquer derrière la multiplicité contradictoire des actions humaines.
On remarquera que cette référence à la valeur d'humanité du patrimoine n'a rien d'exceptionnelle. Elle est, par exemple, au fondement de la convention Unesco 1972 sur le patrimoine mondial. Mais la Convention de Faro se démarque totalement de l'approche de l'Unesco qui prétend savoir comment déterminer la valeur d'humanité du patrimoine ; la fameuse et rentable VUE (Valeur Universelle Exceptionnelle) grâce à « l'histoire, l'art ou la science ». La convention de Faro est moins présomptueuse : elle n'imagine pas demander aux États de décider, à dire d'experts, la valeur d'humanité d'objets que tous les êtres humains auraient à partager, sans piper mot ! La Convention de Faro sait qu'à ce jeu de la valeur universelle imposée à tous les modes de vie en commun, pour ne pas dire à toutes les civilisations, bien des injustices ont été imposées et bien des plaies ont été ouvertes qui ne se sont pas refermées.
« A ce jeu de la valeur universelle imposée à tous les modes de vie en commun, pour ne pas dire à toutes les civilisations, bien des injustices ont été imposées »
Elle suit une autre voie normative : elle espère l'universel comme idéal mais, en pratique, elle sait que l'on peut seulement s'en approcher. Elle vise, ainsi, « l'universalisable » c'est à dire les efforts conjugués des acteurs pour que les valeurs patrimoniales ne soient pas incompatibles avec les valeurs d’humanité universelle de la DUDH. Elle ne déclare, donc, pas « d'objets » à valeur patrimoniale universelle, comme le fait l'Unesco. Au vu du monde tel qu'il est, elle organise plutôt, des mises en relation conciliatrices entre des interprétations contradictoires de notre « monde » commun (Delmas-Marty, 2019).
La Convention de Faro pose, alors, comme une valeur universelle idéale, non pas la valeur d'un « objet » genre VUE, mais la valeur de liberté pour toute personne de « participer à la vie culturelle » de l'humanité. La conséquence pour le patrimoine est exprimée clairement dans le préambule :
« Reconnaissant que toute personne a le droit, tout en respectant les droits et libertés d’autrui, de s’impliquer dans le patrimoine culturel de son choix comme un aspect du droit de prendre librement part à la vie culturelle consacré par la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies (DUDH,1948) et garanti par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC, 1966)».
Pour être légitimes pour l'humanité, les processus de patrimonialisation devront, ainsi, respecter l'article 27 de la DUDH, repris par l'article 15 du PIDESC.
Cette exigence d'éthique publique est d'autant plus intéressante que le PIDESC a été ratifié par la France et que le respect des droits culturels est inscrit dans quatre lois françaises depuis 2015 ! La temporalité du patrimoine devra, donc, se caler sur ces phases où la personne se voit reconnue comme titulaire de ce droit fondamental de prendre part à la vie culturelle. Le préambule de la convention insiste :
« Reconnaissant la nécessité de placer la personne et les valeurs humaines au centre d’un concept élargi […] du patrimoine culturel […] ».
La notion confuse de « démocratisation » du patrimoine ne suffira pas à répondre à cette exigence éthique universelle.
La finalité même de la Convention de Faro ne vise donc pas des « processus de patrimonialisation » avec leur temporalité qui donne à des « objets » une valeur autonome digne d'entrer dans la catégorie « patrimoine culturel ». Elle est dans les processus qui permettent de respecter le droit à la patrimonialisation de chaque personne, libre et digne.
Évidemment, on peut être tenté de minimiser cette conception des valeurs universelles en affirmant la supériorité de sens que procure la connaissance scientifique à travers les VUE de la convention Unesco de 1972 sur le patrimoine mondial ou bien à travers « les valeurs capitales de l'humanité » du décret instituant le ministère de la culture français. Toutefois, ce serait revendiquer une autonomie de pensée bien étrange, pour les personnes engagées dans des démarches scientifiques, que de refuser toute prise en considération des valeurs d'humanité. La « neutralité » scientifique n'est pas telle que son épistémologie pourrait se placer en marge des droits humains fondamentaux. On ne peut pas revendiquer le droit à « la liberté de rechercher » comme droit humain fondamental sans prendre en compte les autres droits et, notamment, le droit universel de chaque personne de participer à la vie culturelle ». Pour nourrir l'espoir d'humanité, les libertés fondamentales sont si intimement liées ensemble que l'approche éthique est nécessairement globale. Du coup, même les meilleurs spécialistes de la connaissance patrimoniale ne sauraient justifier que la prise en compte des autres valeurs universelles de l'humanité ne soient qu'une option possible de leur présence au monde.
La Diversité culturelle comme universalité
Puisque le droit de participer à la vie culturelle est au cœur de Faro, l'interrogation légitime de cette rupture de paradigme porte sur le sens et la valeur de ce qu'il faut entendre par « vie culturelle ».
Le paradigme le plus convenu (donc le moins explicité) est de regrouper dans « la vie culturelle » l'ensemble des activités qualifiées d’œuvres de l'art et de l'esprit. Couramment, la culture ne vaut que si elle est la fille des arts : pas de culture sans œuvre patrimoniale, sans création artistique !
En 1948, dans l'article 27 de la DUDH, c'est à cette référence malrucienne aux œuvres d'arts et de l'esprit que renvoie l'expression « vie culturelle ». Chaque personne doit pouvoir fréquenter, librement, les théâtres, les musées, les bibliothèques… C'est encore cette signification que l'on retrouve dans les textes du ministère de la culture quand il est fait référence, aujourd'hui, aux droits culturels.
« La route fut longue tant les processus de décolonisation ont pesé lourds dans la discussion »
Mais, depuis 1948, cette conception de la culture pour l'humanité été interrogée, discutée, réajustée au niveau mondial. Débats difficiles au sein des instances onusiennes pour essayer de déterminer quelle conception de la culture était la plus porteuse des aspirations à la liberté et la dignité des droits humains fondamentaux. Pour déterminer cette culture vraiment émancipatrice pour la famille humaine, la route fut longue tant les processus de décolonisation ont pesé lourds dans la discussion. La route fut même chaotique mais elle a trouvé un aboutissement consensuel en 2001, à l'Unesco, avec la Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Il reste encore bien des chemins à parcourir pour prendre en compte le « multivers », mais la Déclaration de 2001 constitue une bonne base pour saisir l'enjeu d'universalité de la convention de Faro.
En termes épistémologiques, la Déclaration marque une rupture : la culture est une affaire de personnes libres et dignes qui toutes et chacune sont en mesure de contribuer à enrichir la famille humaine. Chaque personne participe à étendre les libertés de choix des autres en apportant le sens et la valeur qu'elle attribue au « monde », comme le font, pour leur part, les autres personnes. Cette « diversité culturelle » nourrit notre humanité commune ; en ce sens, elle a valeur de « Patrimoine de l'humanité » (art 1 DUDC2001). A ce titre, la DUDC confirme que « les droits culturels sont partie intégrante des droits de l'homme, qui sont universels, indissociables et interdépendants ». Elle en déduit que :
« toute personne doit pouvoir participer à la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles, dans les limites qu’impose le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. »
La Convention de Faro assume parfaitement sa cohérence avec cet idéal des valeurs universelles de la diversité culturelle. Chaque personne doit pouvoir trouver sa place dans la désignation de ce qui fera patrimoine pour la société. L'article 4 confirme :
« Les Parties s’engagent à encourager chacun à participer au processus d’identification, d’étude, d’interprétation, de protection, de conservation et de présentation du patrimoine culturel. »
Malheureusement, en France, notamment dans les milieux professionnels du patrimoine, cette référence à la diversité culturelle a été mal assimilée et trop vite comprise comme une simple « variété » de biens culturels disponibles pour la société. Cette incompréhension a masqué la complexité du concept de « diversité culturelle » qui est indissociable de la dialectique des libertés. Le premier volet se concentre sur la liberté de chaque personne d'énoncer ce qui est porteur de sens et de valeur pour elle. C 'est un droit ; il est universel. Mais il est dialectiquement associé à un second volet où la liberté ne peut prendre sens que si elle apporte sa part à notre humanité commune.
En sous texte de cette dialectique, on pourrait déployer, ici, les analyses d'Axel Honneth sur la liberté négative, la liberté réflexive et la liberté sociale, dans une appréhension élargie de « l'éthicité démocratique » qui conviendrait bien à la Convention de Faro. Voir Honneth dans « le droit de la liberté ».
Comme cette dialectique se retrouve pleinement dans les processus du droit à la patrimonalisation encadrés par la convention de Faro, elle mérite un temps d'arrêt.
Le droit universel au patrimoine : le volet de la liberté de la personne
Puisque la liberté des personnes de participer à la vie culturelle est universelle, la conséquence, tout aussi universelle, est que chaque personne doit disposer de son droit au patrimoine. Ce cadre d'éthique publique que posent les droits humains fondamentaux, conduit à définir le patrimoine comme un ensemble de ressources, « héritées du passé » qui acquièrent une valeur sous la condition que des personnes leur donnent sens et valeurs. L'article 2 de la convention nous dit, ainsi, que pour faire advenir le « patrimoine », il faut que des personnes (seules ou en commun) « considèrent, ( ces ressources), par-delà le régime de propriété des biens, comme un reflet et une expression de leurs valeurs, croyances, savoirs et traditions en continuelle évolution ».
Dans ce premier volet de la diversité culturelle, l'universalité de la liberté oblige à laisser ouverts les processus de patrimonialisation. Par exemple, les personnes ne se voient pas contraintes de se référer aux seules valeurs patrimoniales sanctionnée par des disciplines scientifiques de la connaissance. La Convention de Faro ne fait référence qu'à des « reflets » et des « expressions » ; elle ne présuppose pas que le patrimoine culturel repose sur des savoirs objectifs validés par « l'histoire, l'art ou la science » (Unesco 1972) ou présente « un intérêt public du point de vue de de l'histoire ou de l'art »(loi de 1913).
L'épistémologie de la Convention de Faro prend en considération la dimension subjective des « valeurs, croyances, savoirs et traditions ». Elle n'ignore pas que les êtres d'humanité que nous sommes se racontent des histoires, qu'ils sont des êtres de récits, de fictions, qui forgent leurs identifications aux mondes des vivants et des morts, à travers des narrations. La Convention de Faro assume une épistémologie diversifiée dont les « épistémologies du Sud » ont fréquemment revendiqué la nécessité.
Pour faire référence, ici, aux réflexions de Boaventura De Sousa Santos : Epistémologie du Sud, Desclée de Brouwer, 2016.
On doit souligner, alors, que la temporalité du patrimoine se joue dans le présent. C'est la liberté des personnes de juger de l'importance qu'elles portent, aujourd'hui, aux ressources héritées du passé qui fonde le droit universel à la patrimonalisation.
De plus, on ne peut pas s'étonner que la convention de Faro reconnaisse l'importance de la totalité des récits qui permettent à la personne de se situer, à chaque moment de sa vie. Notamment les narrations qui prennent leur source dans les relations avec ces êtres vivants, autres que les humains, êtres réels ou imaginés, connus et méconnus. L'article 2 n'oublie donc pas de préciser que le patrimoine culturel « inclut tous les aspects de l’environnement résultant de l’interaction dans le temps entre les personnes et les lieux ».
Dans la Convention de Faro, la temporalité du patrimoine obéit, par conséquent, à d'autres ponctuations que celle de la vie des « objets », absurdement classés, les uns en « matériels », les autres en « immatériels », à identifier et à restaurer ! Il est clair que la Convention de Faro échappe à cette réification du patrimoine ; elle récuse l'idée même de biens patrimoniaux ayant une valeur intrinsèque (même si on peut remarquer que ce terme est malencontreusement utilisé une fois dans le texte de la convention).
« La temporalité du patrimoine obéit à d’autres ponctuations que celle de la vie des « objets », absurdement classés, les uns en « matériels », les autres en « immatériels » »
Elle assume plutôt que le passé n'est qu'une ressource de « traditions » mouvantes et que les processus de patrimonalisation ont à mettre « en exergue la valeur et le potentiel du patrimoine culturel bien géré en tant que ressource de développement durable et de qualité de la vie dans une société en constante évolution ».
Dans cette logique, chaque personne à la liberté de désigner ses ancêtres » (Tornatore, 2017). Le temps de l'humanité ne s'arrête pas à un passé authentique et figé qui éteindrait la valeur universelle, toujours en devenir, qu'est la liberté de narrer autrement les « mondes » des vivants et des morts.
Voici, donc, le premier temps du processus de patrimonalisation pour la Convention de Faro. Les adhérents à la convention de Faro ont à soutenir les personnes dans ces moments subtils où elles prennent conscience que certaines ressources venues du passé sont importantes pour elles ; ces moments encore flous où des récits patrimoniaux s'ancrent dans leur liberté de dire le « monde ». Avec Faro, la politique patrimoniale doit soutenir ces temps incertains qui veulent favoriser les mises en relation des personnes au nom de leur liberté effective de prendre leur part à la vie culturelle : écoute, information, documentation, actions partagées, c'est à chaque terrain de vie de déterminer ces opportunités pouvant s'ouvrir sur des relations émancipatrices de reconnaissance des personnes dans leur liberté d'être parties prenantes à la vie commune.
On peut, alors, espérer que ce premier temps débouche sur un deuxième temps essentiel pour la Convention de Faro : le temps de l'engagement dans des communautés patrimoniales. L'article 2 de la convention nous dit, ainsi, que les communautés patrimoniales associent des « personnes qui attachent de la valeur à des aspects spécifiques du patrimoine culturel qu’elles souhaitent, dans le cadre de l’action publique, maintenir et transmettre aux générations futures. »
La personne n'est, évidemment, pas astreinte à se fondre dans une seule communauté patrimoniale en y demeurant toute sa vie ! Elle a la liberté universelle de son choix de s'y associer ou de quitter les communautés. La convention considère seulement que l'expression collective des personnes au sein de ces communautés patrimoniales est un bon moyen de rendre plus effectif le droit (universel) de prendre part à la vie culturelle et, par là, l'exercice du droit à la patrimonalisation.
La convention va même plus loin en identifiant un troisième temps du processus de patrimonalisation : celui où les parties prenantes à la convention doivent encourager les réseaux qui diffusent des informations, favorisent les invitations réciproques, multiplient les échanges d'expériences, développent leurs connaissances... L'article 13 exige, par exemple, des parties signataires qu'elles s'engagent à « reconnaître le rôle des organisations bénévoles à la fois comme partenaire d’intervention et comme facteurs de critique constructive des politiques du patrimoine culturel ». Le soutien du Conseil de l'Europe aux réseaux des « amis de Faro » concrétise cette valeur d'humanité promue par la convention.
Cette lecture de la convention comme cadre de liberté à valeur d'humanité universelle est juste mais, si l'on en restait là, elle signerait la fin politique de la proposition du Conseil de l'Europe. En France, par exemple, ce versant de la liberté patrimoniale a été rejeté par l’État et ses gouvernements. Le rejet de toute ratification de la convention est une constante depuis 2005. 5 La rupture épistémologique est incomprise et rejetée.
Il faut dire qu'en utilisant l'expression « communautés patrimoniales », dans son article 2, la Convention de Faro a fourni le stigmate parfait à ses adversaires qui se sont empressés de prendre le mot pour la chose. Sans souci d'argumentation, même sans aucun débat public, les « communautés culturelles » sont devenues les émissaires du « communautarisme ».
Ce glissement de sens est grave du point de vue épistémologique. Il disqualifie ceux qui le portent puisque la convention de Faro est fondée sur les valeurs universelles qui excluent la possibilité de légitimer toute forme de communautarisme. Le contre-sens étant manifeste pour cette erreur à la vie dure, il s'impose de détailler le second volet de l'argumentation pour montrer comment la crainte du « communautarisme » n'est en fait qu'une crainte de la démocratie attachée aux droits humains fondamentaux et à l’État de droit.
Le droit au patrimoine, volet 2 : une liberté pour faire humanité ensemble
On observera, d'abord, l'exigence formulée par l'article 2 : les communautés patrimoniales s'inscrivent « dans le cadre de l’action publique » . La liberté d'énoncer « son » patrimoine doit avoir comme sens ,la volonté de participer à la vie collective, sachant que l'action publique, elle-même, doit respecter les valeurs universelles de l'humanité. Cette exigence éthique est la boussole de la Convention de Faro, aussi bien pour les personnes et leurs communautés que pour les Etats signataires et leurs institutions. Valeurs des droits de l'homme, démocratie, Etat de droit, tout converge pour marteler qu'une « communauté patrimoniale » n'est recevable que si elle passe l'épreuve de sa volonté de s'inscrire dans le cadre des valeurs universelles… En somme, l'humanité s'éprouve !
On admettra que les situations où ces valeurs d'humanité s'appliquent à la perfection sont peu fréquentes dans la géopolitique de nos quotidiens ! C'est justement parce que nos manières de vivre ensemble sont dégradées que l'ambition de la Convention de Faro est de relever le gant des valeurs universelles. Question d'éthique ! Sa finalité même est de proposer aux responsables publics, aux personnes, à leurs communautés patrimoniales un cadre de coopération pour redonner au « patrimoine culturel » ses lettres de noblesse dans la difficile conquête de notre humanité commune, dans ses passés, ses présents et ses futurs.
Pour apprécier cette ambition, il y a un obstacle épistémologique à franchir qui suppose d'accepter la seule définition de la « culture » cohérente avec les valeurs d'humanité. C'est cette définition qui donne à la Convention de Faro sa dynamique politique démocratique et émancipatrice. On la trouve dans un texte de référence produit par le comité de suivi du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC). Ce texte explicite les différentes facettes du droit de participer à la vie culturelle. On le connaît sous le nom : « Observation générale 21 » dont la rédaction est fortement imprégnée des acquis de la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels.
« Il y a culture dès qu’une personne ( seule ou avec d’autres) « exprime son humanité » »
©Maël Lucas
L'Observation générale 21 rappelle que chaque personne a la liberté d'exprimer aux autres ses regards et ses pratiques du monde. Toutefois, ces expressions ne deviennent « culture » que si elles sont compatibles avec les valeurs universelles de notre humanité commune. La formule la plus ramassée est la suivante : il y a culture dès qu'une personne ( seule ou avec d'autres) « exprime son humanité ». Cette définition est éthique ; il ne peut y avoir « culture » que si l'expression de la personne est porteuse de libertés et de dignité pour les autres, si elle les libère de dominations et leur permet d'élargir leurs choix de vie, si elle leur ouvre des chemins d'émancipation.
Dans ce cadre exigeant, on ne peut accorder une valeur de « culture » , donc une valeur patrimoniale, à des expressions d'individus ou de groupes qui s'opposent à l'humanité des autres, qui les rendent invisibles ou étrangers, qui leur font subir des discriminations... La contrainte est lourde à porter au quotidien. Même les milieux sociaux qualifiés de « culturels » peuvent ne pas l'être si, dans les actions dites culturelles, les relations de personnes à personnes ne sont pas des relations d'humanité.
Avec cette définition de la culture comme expression d'humanité, le droit universel de participer à la vie culturelle est un droit ouvert à la discussion. Il implique les autres, dans des moments et lieux situés. Aucun individu, faible ou puissant, ayant une idée en tête ou un récit à partager, ne peut prétendre affirmer, ni imposer, « sa » culture si les relations aux autres dépassent les bornes des valeurs d'humanité à portée universelle. Le « patrimoine culturel » n'échappe pas à cette vigilance.
On comprend, aussi, que cette définition de la culture ne relève pas de la compétence scientifique des anthropologues sous couvert de neutralité déterritorialisée ! Elle relève du domaine complexe, toujours subjectif, de l'appréciation de l'éthique publique. Le terrain de la « culture » comme « expression d'humanité » ne peut se clore en certitudes sur l'humanité de soi et des autres : il est plutôt traversé de doutes sur la relation aux autres ; il demande des discussions, des échanges, des négociations, pour espérer au final « faire culture » c'est à dire « faire humanité ensemble ».
Cette définition de la culture n'est pas facile à accepter pour la tradition épistémologique du patrimoine. Elle a, en effet, des conséquences immédiates sur la manière de décider collectivement qui vaudra, ou non, « patrimoine culturel » pour la société.
L'universalité du patrimoine culturel : l'épreuve démocratique de la conciliation des inconciliables
Par définition, parfaitement assumée par la Convention de Faro, chaque personne, seule ou en communautés patrimoniales, est libre de sa vision du monde et du reste. Même dans un environnement national ou institutionnel verrouillé, cette liberté reste un droit universel.
Conséquence : le premier constat est celui de la légitimité des écarts de points de vue, de récits, d'histoires, de pratiques, de sens... Les écarts seront monnaie courante ; ils sont la marque de la singularité des personnes dans les contextes particuliers qui sont les leurs. On verra, donc, souvent cette singularité revendiquée sous forme de mémoires dissonantes d'un même événement. On connaît, ainsi, les affirmations de repli identitaire qui revendiqueront des positions inconciliables avec toute autre ! On subit tous ce jeu cruel qui fait de l'autre un étranger.
Dès lors que que l'on défend les droits humains fondamentaux, la quête d'humanité commence par l'acceptation des écarts, loin de l'harmonie rêvée. Le patrimoine n'échappe, évidemment, pas à cette présence permanente des écarts de sens et de valeur. De ce point de vue, on ne peut que s'étonner de l'étonnement des professionnels du patrimoine devant l'apparition de « revendications et conflits » ( Barrère, 2017) qui viendraient anéantir l'harmonie patrimoniale des temps anciens. Le calme des certitudes du passé était, en fait, artificiel, masquant habilement les luttes de position qui ont de longue date, traversées la vie des commissions de sélection du patrimoine.
D'ailleurs, pour essayer de maîtriser ces tensions, les Etats ont choisi la voie de l'autorité. Ils ont mis en place des dispositifs administratifs et politiques de discrimination entre les bons et les mauvais patrimoines : pas de patrimoine de valeur sans des lois, décrets, dossiers de candidature longs comme le bras, expertises et contre-expertises, attentes du verdict de la commission d'experts et, au final, satisfaction pour les reçus, déception pour les recalés du patrimoine. Même l'Unesco, avec la convention PCI de 2003, a perdu le fil des droits humains fondamentaux qu'elle devrait défendre, en instituant des procédures qui soumettent les personnes à l'autorité souveraine d'un comité d'experts désigné par les Etats. Quand ce n'est pas l'intervention directe de l’État lui- même qui l'emporte, comme on l'a vu dans le cas de gastronomie française où le PCI s'est métamorphosé en agence de marketing territorial.
« Favoriser les discussions pour parvenir à concilier les positions entre les personnes, pour « concilier les inconciliables » »
La Convention de Faro est plus respectueuse des principes universels qu'elle s'est donnés. Elle n'est pas dupe des tentations identitaires mais elle en appelle à la responsabilité de tous pour réduire le mieux possible les écarts. Elle demande aux Etats de s'engager à favoriser les discussions pour parvenir à concilier les positions entre les personnes, pour « concilier les inconciliables » au nom de l'universalité de l'humanité.
L'expression est familière dans l'analyse des droits humains fondamentaux déployée par madame Delmas-Marty , voir en particulier la boussole.
Comme les individus ne peuvent sortir des balises des droits humains fondamentaux sans perdre leur droit à défendre leur opinion, la règle conciliatrice du processus de patrimonalisation est formulée dans l'article 4 :
« Il est de la responsabilité de toute personne, seule ou en commun, de respecter aussi bien le patrimoine culturel des autres que son propre patrimoine et en conséquence le patrimoine commun de l’Europe. »
Voilà le quatrième moment du processus de patrimonalisation : les parties à la convention ont à prendre en charge cette temporalité conciliatrice du patrimoine. Il leur revient de promouvoir « une reconnaissance du patrimoine commun de l’Europe qui recouvre tous les patrimoines culturels en Europe constituant dans leur ensemble une source partagée de mémoire, de compréhension, d’identité, de cohésion et de créativité ».
La Convention de Faro s'éprouve alors sur le terrain, en prenant appui sur des dispositifs de « Démocratie par la parole », pour reprendre l'expression d'Amartya Sen. La convention n'impose pas de dispositifs d'autorité étatiques pour hiérarchiser les patrimoines ; elle prend le risque de la discussion publique. Dans chaque terrain de vie locale, elle demande d'engager les palabres nécessaires, en soumettant les « expressions » et « reflets » des personnes à « l'épreuve du débat public, ouvert et documenté ». L'article 7 est crucial pour l'éthique publique de l'humanité : la convention demande aux signataires de s'engager à « établir des processus de conciliation pour gérer de façon équitable les situations où des valeurs contradictoires sont attribuées au même patrimoine par diverses communautés ». « Equitable » ; la Convention de Faro n'oublie jamais la part d'éthique des processus de patrimonalisation. Elle redit dans l'article 7 :
« Les Parties s’engagent, à travers l’action des pouvoirs publics et des autres organes compétents à encourager la réflexion sur l’éthique et sur les méthodes de présentation du patrimoine culturel ainsi que le respect de la diversité des interprétations.»
Il s'agit bien là d'encourager la démocratie en demandant aux personnes qui veulent être reconnues comme « communautés patrimoniales » d'être présentes et actives pour défendre leur point de vue. C'est la multiplication des lieux et moments d'expressions des convictions qui sera au final bénéfique pour « concilier les inconciliables ». Sans doute, la convention n'évoque pas les détails des procédures et dispositifs à mettre en place, mais on peut penser que, partout, le recours à des « tiers de confiance » sera nécessaire pour favoriser la conciliation et rappelant que les différences, aussi légitimes qu'elles puissent se présenter, ne peuvent ruiner l'unité de l'humanité. Tâche redoutable dans le monde qui vient ! L'utopie de Faro est donc aussi engagement pratique dans des relations où l'emporte le « Vouloir- Vivre - Ensemble », au- delà du « bien-être » des protagonistes.
Ce quatrième moment du patrimoine signale notre capacité à faire culture, c'est à dire à faire humanité ensemble : la définition même de la culture comme relations d'humanité est politique. Elle n'est pas sectorielle et, dans la géopolitique du pire que nous vivons actuellement, le message de la convention devient un message de confiance dans la démocratie. On le voit clairement dans l'article 12 qui engage « à la réflexion et au débat public sur les chances et les enjeux que le patrimoine culturel représente, à prendre en considération la valeur attachée au patrimoine culturel auquel s’identifient les diverses communautés patrimoniales, à reconnaître le rôle des organisations bénévoles à la fois comme partenaire d’intervention et comme facteurs de critique constructive des politiques du patrimoine culturel ».
Alors, l'éthique de l'universalité de l'humanité de Faro n'est plus abstraite ; elle enfante sur chaque terrain, des dispositifs démocratiques permettant de « développer des pratiques innovantes de coopération des autorités publiques avec d’autres intervenants ». Elle n'attend pas de subir l'autorité de la décision d'instances centralisées,.
« L’éthique de l’universalité de l’humanité de Faro n’est plus abstraite ; elle enfante sur chaque terrain, des dispositifs démocratiques »
La Convention de Faro insiste, ainsi, pour que les parties s'engagent à « promouvoir une approche intégrée et bien informée de l’action des pouvoirs publics dans tous les secteurs et à tous les niveaux ». Elle demande aussi des engagements à « développer les cadres juridiques, financiers et professionnels qui permettent une action combinée de la part des autorités publiques, des experts, des propriétaires, des investisseurs, des entreprises, des organisations non gouvernementales et de la société civile. »
On pourrait croire que ce moment de la conciliation démocratique clôt le processus du droit à la patrimonalisation, comme aboutissement, sur chaque terrain d'applications, de l'esprit « Faro » pour construire l'Europe.
Il faut toutefois se rappeler que le cycle du droit au patrimoine est fondé sur la valeur universelle de liberté des personnes. Il suppose, donc, d'être attentif à l'émergence de nouveaux écarts. Des personnes, avec leur liberté de penser et de croire, dans le contexte où elles sont, prendront conscience que le sens qu'elles donnent à leur vie n'est pas suffisamment reconnu ; elles le feront savoir. Elles réclameront des changements, notamment de l'Etat de droit et elles interrogeront la conciliation en s'impliquant dans la discussion avec de nouveaux arguments !
Compte tenu des valeurs universelles sur lesquelles elle repose, la convention de Faro ne prend pas peur devant ces manifestations. Elle ne ferme pas la porte à la contestation ; elle organise l'écoute des propositions en rappelant les règles universelles de l'enjeu d'humanité. Elle n'attend pas que les ronds-points deviennent des lieux d'expression des personnes en colère. C'est ainsi le cinquième moment de la temporalité patrimoniale qui installe sa permanence, si l'on veut bien respecter les valeurs fondamentales de la convention de Faro.
Ce cadre épistémologique, par son universalité de sens et ses exigences démocratiques, se retrouve dans toutes les dimensions empiriques de la vie des personnes. L'approche étant globale, la référence éthique est présente dans chaque « secteur », chaque « champ» ou chaque « domaine » à travers lesquels nous appréhendons les fonctionnalités du monde, de l'économie à l'éducation, de l'écologie au territoire, du droit à la politique...
C'est ainsi que les signataires doivent s'engager « à favoriser un environnement économique et social propice à la participation aux activités relatives au patrimoine culturel » . Il leur revient aussi « d'utiliser tous les aspects patrimoniaux de l’environnement culturel pour enrichir les processus du développement économique, politique, social et culturel, et l’aménagement du territoire». De même, l'approche globale de la Convention de Faro conduit logiquement à « promouvoir une approche intégrée des politiques relatives à la diversité culturelle, biologique, géologique et paysagère visant un équilibre entre ces composantes ». Même la relation avec la création artistique contemporaine est intégrée à cette quête de relations à négocier pour promouvoir les valeurs d'humanité auxquelles le Conseil de l'Europe aspire.
Paradoxalement, la Convention de Faro est fondée sur l'abstraction très générale qu'est l'idée d'humanité mais c'est pour mieux faire place à la multiplicité des situations de négociations des personnes, seules ou en commun. La convention est donc ancrée dans le pragmatisme de ce qui arrive, ici ou là, sans même que les protagonistes soient assurés de pouvoir réussir leur tâche concliatraice !
Ce sont les circonstances de terrain qui obligent à engager le flambeau de la discussion démocratique mais la convention ramène chacun à la raison en appellant chaque personne à faire la preuve qu'elle est contributrice aux valeurs d'humanité.
Place aux savoirs et à ses temporalités
Reste la question cruciale pour l'épistémologie du patrimoine : que deviennent les acteurs des approches standards du patrimoine ? Que deviennent les temporalités patrimoniales qu'ils ont mis en évidence ?
La question est sensible si j'en juge par le fréquent rejet de la convention de Faro dans les institutions professionnelles du patrimoine. Elle porte pourtant une réponse positive et rassurante.
Avec la Convention de Faro, les personnes qui ont des statuts de chercheurs, conservateurs, administrateurs, guides ou animateurs,... fondés sur la qualité de leurs connaissances éprouvées par leur pairs, ont une place indispensable. L'article 5 ne manque pas de rappeler que les parties doivent s'engager à « valoriser le patrimoine culturel à travers son identification, son étude, son interprétation, sa protection, sa conservation et sa présentation». Ces temporalités des processus de patrimonalisation demeurent bien vivantes.
D'ailleurs, le séminaire « Faro » qui s'est déroulé à Bordeaux en septembre 2022 l'a confirmé : le patrimoine culturel, selon la Convention de Faro, nécessite la contribution des spécialistes du savoir. Les connaissances apportées par « l'Histoire, l'Art, la science », par les sciences sociales notamment, sont indispensables au projet d'une humanité émancipatrice que promeut la Convention de Faro.
Pour en prendre la mesure, il suffit de se rappeler que les personnes professionnelles, avec leurs spécificités institutionnelles et/ou disciplinaires, expriment, elles- mêmes, leur humanité. En cohérence avec les valeurs universelles d'humanité, ces personnes consacrent du temps et des ressources à mieux connaître les différentes facettes du patrimoine. À ce titre, elles se constituent, à leur gré, en « communautés patrimoniales ». Elles sont organisées dans des laboratoires, des services patrimoniaux, des revues, etc.., toutes communautés qui leur permettent d'exprimer les valeurs qui font sens pour elles et qu'elles voudraient « maintenir et transmettre aux générations futures », dans le cadre de l'action publique. Comme toutes les communautés patrimoniales, elles ont leurs mots à dire. Elles ont à entrer en relation d'humanité, à discuter, à négocier et à peser dans les conciliations émancipatrices qui participent à enrichir le droit universel de prendre part à la vie culturelle. L'universalité des droits humains fondamentaux ne doit pas être un vain mot pour le savoir incarné par les professionnels.
Dans cet esprit, les communautés patrimoniales de professionnels de la connaissance peuvent se positionner de trois manières différentes.
1) Elles peuvent, à leur gré, élaborer des connaissances avec des méthodes et des moyens qui leur sont propres. Au titre de leur liberté de prendre part à la vie culturelle, les communautés patrimoniales de « sachants » n'attendent pas une autorisation de quiconque pour produire des connaissances ! Ni des groupes sociaux, ni de l’État ; la seule limite est que les argumentaires et les savoirs soient universalisables et respectent les balises d'humanité. La déontologie professionnelle des chercheurs est suffisamment élaborée pour penser que cette clause n'est pas un obstacle.
« La convention engage, clairement, les milieux « scientifiques » à intervenir pour «accroître la connaissance du patrimoine culturel comme une ressource facilitant la coexistence pacifique »
D'ailleurs, la convention engage, clairement, les milieux « scientifiques » à intervenir pour «accroître la connaissance du patrimoine culturel comme une ressource facilitant la coexistence pacifique en promouvant la confiance et la compréhension mutuelle dans une perspective de résolution et de prévention des conflits. » La convention demande même plus : il est, aussi, de leur responsabilité « d'intégrer ces démarches (de connaissance) dans tous les aspects de l’éducation et de la formation tout au long de la vie. » La convention n' a pas d'hésitation : les États Parties doivent s'engager à « faciliter l’insertion de la dimension patrimoniale culturelle à tous les niveaux de l’enseignement, pas nécessairement en tant qu’objet d’étude spécifique, mais comme un moyen propice d’accès à d’autres domaines de connaissance » ; Il s'agit de même de « renforcer le lien entre l’enseignement dans le domaine du patrimoine culturel et la formation continue ».
On ne saurait donc prétendre que la convention de Faro rejette le savoir scientifique au profit des seuls regards subjectifs et locaux des communautés patrimoniales. Les communautés de personnes au savoir élaboré avec leurs pairs, ont une position à tenir pour favoriser les relations d'humanité.
2) Une deuxième réaction est possible : elle consiste à accompagner une communauté patrimoniale dans le cheminement qui la conduit à énoncer son droit à la patrimonalisation. Parmi tous les éléments de connaissance élaborée par les communautés des « professionnels », certains aspects permettent à une communauté patrimoniale d'enrichir ses convictions ou de les nuancer, sinon même de les contredire. Dans ce cadre, la contribution de ces personnes doit être attentive à la qualité des relations d'humanité avec les personnes qui ne disposent pas des « bonnes » connaissances disciplinaires. Le savoir scientifique ne peut enterrer les relations de dignité et d'estime pour les autres ! On sait combien sont délicats ces moments de traduction des mots et des significations d'une sphère de la connaissance à une autre. Sans doute, pour rester dans cette approche de l'universalité de l'humanité, serait-il, ici, judicieux de s'inspirer de l'éthique de la traduction que Paul Ricoeur appelait de ses voeux : celle modeste, proposée par von Humboldt, d'élever le génie de sa propre langue au niveau de celui de la langue étrangère, surtout lorsqu'il s'agit de créations originales qui constituent un défi pour la langue d'accueil. Il s'agit bien d'habiter chez l'autre, afin de le conduire chez soi à titre d'hôte invité ».
Paul Ricoeur : « Quel éthos nouveau pour l'Europe ? » , Dans Imaginer l’Europe. Le marché intérieur européen, tâche culturelle et économique/ Sous la direction de P. Koslowski, Paris: Cerf, 1992.
En tout cas, dans ce contexte, il revient à la communauté patrimoniale de décider ce qui fait valeurs à promouvoir pour elle et pour les autres, au sein des valeurs communes d'humanité. Les spécialistes d'un savoir disciplinaires ne peuvent s'autoriser à imposer leur vérité aux personnes d'aucune communauté patrimoniale.
3) D'où la troisième présence nécessaire pour les communautés des savoirs : il s'agit de leur expression critique dans l'espace public. A tout moment, des erreurs manifestes vis à vis de l'histoire et des sciences sont à instruire, sans doute à dénoncer, dans le cas où des communautés patrimoniales prétendraient détenir la vérité définitive pour elles et l'humanité entière. Il est cohérent avec l'éthique de l'humanité de ne pas rester silencieux quand se perdent les bases de l'argumentaire documenté. Le regard critique ne se limite plus aux seuls conclaves spécialisés ; il est attendu au coeur des discussions démocratiques sur la valeur d'humanité des patrimoines des autres.
La Convention de Faro, on l'a dit, n'est pas naïve au point d'accepter tous les jugements de valeur dans le déni de l'histoire, de la science ou de l'art ; elle n'est pas non plus scientiste au point d'admettre que la raison scientifique serait si absolue qu'elle pourrait soumettre les subjectivités qui font de nous des êtres d'humanité. L'universalité demande de disposer des temps et de lieux pour plaider « l'universalisable », dans sa complexité et, parfois, dans son indécidabilité. L'universalité est une querelle qui, pour Faro, doit se finir bien, à un moment donné, jusqu'à la prochaine fois ! Le destin de l'humanité est toujours incertain.
« Le passé n’est plus l’épée de Damoclès de la valeur patrimoniale, c’est maintenant le futur qui importe »
C'est une manière de dire qu'avec Faro, le passé n'est plus l'épée de Damoclès de la valeur patrimoniale, c'est maintenant le futur qui importe. C'est sans doute Paul Ricoeur qui densifie le mieux le sens de ce futur commun à conquérir quand il nous rappelle que« le passé, en effet, n'est pas seulement le révolu, ce qui a eu lieu et ne peut plus être changé... La tradition représente ainsi le côté de la dette à l'égard du passé et rappelle que nul ne commence rien à partir de rien ; mais une tradition ne reste vivante que si elle demeure prise dans un processus ininterrompu de réinterprétation». C'est ici que la Convention de Faro prend tout son sens. Elle pose le passé comme une ressource, un passé « vivant dans la mémoire grâce aux flèches de futurité qui n'ont pas été tirées ou dont la trajectoire a été interrompue ». « Le passé est un cimetière de promesses non tenues, qu'il s'agit de ressusciter ». La Convention de Faro accorde l'espoir aux êtres d'humanité de pouvoir tirer ces flèches de futurité et se délivrer de « ce futur inaccompli du passé ». La Convention de Faro espère bien être l'instrument politique qui revendique, comme le veut Ricoeur, que la « relecture et de la révision des traditions transmises consiste dans le discernement des promesses non tenues du passé », pour faire un peu mieux humanité ensemble, dans un futur pacifié.
Bibliographie sélective
Audrerie Dominique : questions sur le patrimoine. Éditions confluences, 2003.
Audrerie Dominique: la convention unesco sur la protection et la promotion de la diversité culturelle, in Patrimoine et diversité culturelle, Presses universitaires de Bordeaux, 2007 Barrère, Barthélemy, Nieddu , Vivien (éditeurs) Réinventer le patrimoine, l'harmattan 2005
Honneth Axel : le droit de la liberté, NRF 2011
Honneth Axel : la reconnaissance , NRF, 2020
Barrère, Busquet Diaconu Girard, Iosa : Mémoires et patrimoines, L'Harmattan, 2017
Brianso Isabelle : « La Convention de Faro en perspective : analyse éthique du patrimoine culturel pour la société au Kosovo » , Revue internationale de la recherche interculturelle ; Patrimoine et interculturalité Volume 5, numéro 2, 2015
Delmas- Marty Mireille: une boussole des possibles, septembre 2019
Delmas- Marty Mireille : Vers une communauté de valeurs ? 2011 Seuil
Benhamou Françoise : Economie du patrimoine culturel, La découverte, 2012
Hertz Helen : « On ne nait pas « femmes cuisinières » ; on le devient, genre et transmission culturelle à l'Unesco , in, « Transmettre quel (s) patrimoine(s) ; edit michel Houdiard. 2011
Jean Michel Lucas : le PCI à l'épreuve de l'universalité, in International de l'imaginaire N°27 2012
Jean Michel Lucas : patrimoine culturel : quel choix politique pour une humanité durable ?
Tornatore Jean-Louis : Patrimoine vivant et contributions citoyennes.
Penser le patrimoine « devant » l’Anthropocène ; InSitu N°33 2017
Tornatore Jean Louis : Pour une anthropologie pragmatiste et plébéienne du patrimoine : un scénario contre-hégémonique », In Situ. Au regard des sciences sociales 2019
Wanner Prosper : Convention de Faro et communautés patrimoniales : entretien avec Prosper Wanner (les oiseaux de passage)