Culture : Tiers-lieux ou Premiers lieux ?

La culture est très présente dans la dynamique des Tiers-Lieux, comme l'a bien établi le rapport de France Tiers-Lieux de 2021. Toutefois, cette présence culturelle dans ces espaces d'actions que sont les Tiers- Lieux à plusieurs facettes. Manifestement, le mot « culture » prend des sens très différents selon le moment où le rapport l'évoque. Il est vrai que l'attribut culturel se laisse facilement apprivoiser ; il a l'avantage d'être aussi souple qu'enchanteur !

©La Fabrique Francophone

Sens et quadruple sens de la culture

Il est souple, d’abord, puisque ce rapport nous parle de la « culture de gestion » ou de la « culture de la coopération ». Il est même question de « freins culturels » (au télétravail) ou de « culture du silence » (dans les bibliothèques). « Culture » renvoie alors à une sorte de « comportement implicite » qui assure la « cohésion à l'intérieur d'un groupe ». Dans le contexte où il est employé, ce sens du mot « culture » est pertinent et l'on comprend bien, par exemple, que les Tiers -Lieux sont imprégnés de la « culture du faites le vous-mêmes » ou qu'ils ont comme objectif de « développer une culture de la participation citoyenne ».

Mais « culture » est aussi mis à d'autres sauces, comme pour les Tiers-lieux dits « culturels » : les activités qui s'y déploient sont appelées culturelles parce qu'elles reposent sur des pratiques artistiques. Ces Tiers -Lieux se présentent comme des lieux « d'activités artistiques et culturelles accessibles pour tous » ou comme « des lieux engagés dans la création, l’accompagnement et la diffusion des pratiques artistiques et culturelles ». On voit tout de suite que ces Tiers-lieux reprennent à leur compte les mêmes mots que ceux de la tradition française de la politique culturelle (« création », « diffusion », « médiation » ou « accès à la culture »).

Comme les Tiers-Lieux sont aussi des lieux de fabrication de biens et de services ou des lieux de vente, on ne s'étonne pas que le mot « culture » soit associé, en plus, à des activités « d'offres » et de « demandes ». Ces activités relèvent du « secteur culturel » tel que l'entendent les milieux professionnels pour marquer la forte dimension économique de leur présence dans les Tiers-Lieux.

Il y a encore, me semble-t-il, une autre signification au mot « culture » dans les Tiers-Lieux : elle associe la culture à des enjeux globaux auxquels ces espaces veulent contribuer. Par-exemple, dans la formulation :

« Le tiers-lieu est culturel mais surtout éco-culturel. Ils sont des lieux de sensibilisation et d’appropriation des enjeux environnementaux par l’éco-culture, c’est-à-dire la mise en commun de pratiques et de savoir- faire, qui contribuent à faire progresser l’écologie dans tous les territoires. »

Tous ces regards sur « la culture » ont une vertu : ils nous rappellent que nous avons le choix du sens du mot « culture ». Il n'y a pas un sens imposé et encore moins censuré. Tout dépend du contexte. Toutefois, il serait certainement appréciable que ces différents usages soient explicités pour chacun des contextes pour ne pas ajouter un degré supplémentaire d'hétérogénéité à la compréhension des Tiers -Lieux.

« Tous ces regards sur « la culture » ont une vertu : ils nous rappellent que nous avons le choix du sens du mot « culture » »

Puisque nous avons le choix, ne nous gênons pas. Je suggère que nous essayons de choisir le sens du mot « culture » qui serait le plus approprié aux ambitions et aux pratiques des Tiers-lieux !

Vertus et failles des arts

Se lancer dans cette aventure n'est pas de tout repos car derrière le mot culture, il y a des valeurs enchanteresses que personne ne veut abandonner aisément.

A première vue, l'attribut « culturel » est toujours le signal de quelque chose de bien. Par-exemple, quand on évoque « la culture de la coopération » qui vaut plus que les comportements désastreux du monde de la concurrence marchande où se battent des intérêts égoïstes. De même, « partager cette culture » est jugé bénéfique quand on lit :

« Les cultures dans les tiers-lieux sont appréhendées comme les fondatrices des process de démocratie culturelle, comme sources des process d’émancipation »

Ou bien, dans cette intention de « développer une culture du soutien par l’investissement et l’entrée au capital de projets d’intérêt territorial ». Cette culture comme manière commune de faire et de penser vaut brevet positif dans le plaidoyer des Tiers- Lieux.

C'est encore plus net quand le mot « culture » fait référence aux disciplines artistiques : les Tiers-Lieux deviennent des lieux à haute vertu pour la société puisqu'ils reposent sur la création d’œuvres d'art. Ils ont la même valeur que les institutions culturelles traditionnelles, avec l'atout supplémentaire de ne pas être enfermés dans la « culture de l'entre- soi » comme le sont les lieux institués de l'art. Les Tiers lieux culturels « ouvrent l'art à la population », impliquent les personnes dans des pratiques artistiques, avec l'espoir de développer leurs capabilités. Il est même écrit que cette dimension ouverte et active des tiers lieux culturels permet le plein exercice de droits culturels.

J'ai eu le sentiment que le rapport se satisfaisait de cette affirmation des atouts de la création artistique pour la société, avec la conviction que les œuvres de l'art et de l'esprit étaient au sommet de la hiérarchie des valeurs civilisatrices.

Pourtant, cet usage du mot « culture » est si éblouissant qu'il est sans doute raisonnable de s'arrêter une seconde sur ses faces cachées.

En effet, la vertu civilisatrice des arts n'est qu'une promesse qui ne vaut que pour ceux qui y croient. L'accès et la fréquentation des œuvres de l'art et de l'esprit n'offrent jamais la garantie de perfection pour l'humanité.

« L’accès et la fréquentation des œuvres de l’art et de l’esprit n’offrent jamais la garantie de perfection pour l’humanité »

Nous ne devrions jamais oublier les sages paroles de Georges Steiner [1] quand il nous rappelle que le grand mystère du 20ème siècle reste qu'une société aussi cultivée que l'Allemagne ait pu marquer l'histoire humaine des pires barbaries. Jean Vilar résumait ainsi dans les années 60 ce devoir de vigilance qu'on oublie trop souvent :

« La culture c'est d'abord une entraide, non pas une aumône. Nous savons aussi – du moins je vous en propose l'idée – que la culture n'est pas obligatoirement signe d'intelligence pas plus qu'elle n'est le blanc-seing de la fraternité ou des bons sentiments. Nous savons bien que culture n'est pas la meilleure médecine du bonheur, que la recherche et la connaissance ont été souvent, trop souvent, à l'origine des crimes collectifs ou du moins des inventions finalement meurtrières et qui, d'un coup désormais peuvent effacer les hommes et donc rendre dérisoire l'objet de nos débats. » [2]

Le mouvement #Metoo lui aussi, autour des arts cinématographiques et théâtraux, a actualisé le mirage de voir le « beau » des arts vivre en harmonie parfaite avec le « bien » et le « bon » !

On observe très vite que les mots utilisés pour donner sens à ces « Tiers-Lieux culturels » sont identiques à ceux qui ont forgé la légitimité des institutions culturelles. La représentation que les Tiers-lieux culturels se font d'eux -mêmes emprunte aux mêmes mots dont le sens a été imposé progressivement par le ministère de la culture. Or, ces mots de l'art et de la culture sont étroitement associés à des logiques institutionnelles dont les Tiers-Lieux ont rarement les clés. Par exemple, le mot « création » a été forgé par le ministère pour justifier qu'il financerait certains projets d'expressions artistiques et pas d'autres. « Création » va alors de pair avec l'existence de comités d'experts dont les choix des arts nécessitent le « secret des délibérations ». C'est une vielle pratique mais on la retrouve encore, bien cachée d'un décret à l’autre, dans cette formule qui en dit long :

« Les membres de la commission et les personnes qui participent aux séances ou qui sont invitées à y assister sont tenus au secret des débats et des délibérations. » [3]

Le mot « création » brille mais il cache les secrets du pouvoir de le désigner ou de l'éjecter ! Il ne suffit pas du mot pour accéder à la légitimité institutionnelle et les Tiers-Lieux culturels savent bien qu'en pratique, le bureau de la Politique de la Ville est très souvent plus avenant que celui de la DRAC…

Charybde marchande et Scylla utile

Certains Tiers-Lieux culturels préfèrent se situer sur le terrain du « secteur culturel et créatif ». Ils font des offres culturelles en proposant des biens et services produits de manière artisanale, dans l'indépendance à la fois de la politique culturelle instituée - avec les règles que je viens de rappeler - mais aussi dans l'indépendance des forces financières - qui ont investi les marchés des biens et services culturels, camouflés sous le nom « d'industries créatives et culturelles ». Les Tiers-Lieux se veulent alors vertueux par leur manière de produire ensemble comme de proposer à la vente des produits culturels ayant une certaine utilité sociale, assortie, de plus en plus, de belles précautions écologiques.

Le juste chemin de l'intérêt général paraît alors s'ouvrir sous les couleurs de l'artisanat, de l'hybridation des ressources et de l'utilité sociale.

Toutefois le risque demeure que ces produits vertueux ne soient rien d'autres que des offres de marchandises. Certes, ces offres artistiques sont modestes et sobres par rapport aux flux mondiaux des marchandises culturelles, mais elles restent des « offres » en recherche de « demandes » répondant à des « besoins ». Elles ont une « utilité » pour l’individu-consommateur; c’est ce que nous dit la théorie économique libérale.

Exprimées par ces mots, les offres artistiques des Tiers-Lieux vivent dans le même monde que les autres marchandises. Sans vigilance, ces pratiques « d'offres » pourraient devenir, à leur corps défendant, de simples marchepieds, en attente de trouver une place conséquente dans la mondialisation marchande. On voit tant de start-up et autres « Labs » virer de bord et se perdre.

« Exprimées par ces mots, les offres artistiques des Tiers-Lieux vivent dans le même monde que les autres marchandises »

Dans ce monde-là, on pourrait croire que la personne est au centre puisqu'elle décide librement, ses achats. Mais elle l'est uniquement sous la figure du « consommateur individuel-acheteur » ou bien du « producteur-offreur ». Ici, c'est l'échange en monnaie qui fixe le sens : la valeur marchande est le signe que le bien produit a de la valeur pour les personnes et la société. Beaucoup de monnaie, grande valeur, petit prix, faible valeur !

On peut évidemment songer à compenser cette puissance marchande par l'exigence de « l’utilité sociale » des produits, mais là encore, le mot est emprunté au registre de ceux qui dominent ! « Utilité sociale », certes, mais d'abord « utilité » terme sanctifié par le libéralisme économique concurrentiel.

De ce point de vue, je n'ai pas trouvé dans le rapport de France Tiers-Lieux de propos qui pourraient garantir que les Tiers-Lieux ne font pas en petit ou en décalé ce que les puissantes Industries culturelles et créatives font en grand, au cœur des échanges marchands culturels.

Ou, pour le dire autrement, comment prétendre exister vraiment dans le paysage culturel quand les machines à blockbusters et les algorithmes vendent nos rêves sous les formes les plus digestes et les plus aptes au binge-watching ?

Être « d'utilité sociale », être « hybride », être « artisan » ne seront sans doute pas des vertus suffisantes pour garantir la valeur culturelle pour la société à laquelle aspire légitimement les Tiers-Lieux.

Je m'autorise donc à poser la question : Comment les Tiers - Lieux peuvent-ils revendiquer leurs atouts culturels sans être coincés entre le récit marchand de la rentabilité exacerbée et le récit culturel institutionnel qui continue de dominer la vie culturelle publique ?

Un autre récit : Tiers-lieux, Lieux-premiers

Ne pourrait-on pas tenter, plutôt, un autre récit culturel reposant sur des valeurs collectives que les autres acteurs institutionnels ou marchands négligent mais auxquelles ils devraient, pourtant, se soumettre ?

Un récit culturel qui ferait des Tiers-Lieux des « Lieux-Premiers » au regard de nos valeurs collectives.

Cette perspective n'est pas un mirage ; elle est déjà écrite et l'on peut même dire qu'elle n'attend que d'éclore en application directe des quatre lois françaises sur les droits culturels.

On peut la présenter ainsi : le mot « culture » n'est pas un monopole français ; il appartient aussi à d'autres traditions politiques qu'à nos Lumières ! La lutte pour donner du sens à ce mot s'est déroulée ailleurs qu'au 3 rue de Valois…

D'où ma suggestion : le mouvement des Tiers-Lieux ne pourrait-il pas prendre appui sur les acquis de ces revendications culturelles qui ont pris corps à l'ONU, dans le cadre des délibérations sur les droits culturels ?

Puisque le choix du mot « culture » est possible, pourquoi ne pas tenter de regarder les Tiers-Lieux avec ces lunettes des droits humains fondamentaux ?

Essayons de franchir le pas.

« pourquoi ne pas tenter de regarder les Tiers-Lieux avec ces lunettes des droits humains fondamentaux ? »

Il faut d'abord observer que les délibérations sur ce qui fait « culture » au niveau de l'ONU ont été tendues dans la période où se menaient les luttes de décolonisation. Des voix fortes se sont élevées pour dénoncer les disparitions de milliers de langues et de pratiques que les colonisateurs ont fait passer pour des pratiques sauvages et barbares. Même nos plus belles références culturelles françaises ont pu glorifier ces postures destructrices à l'image de Victor Hugo [4]. Le temps est arrivé où les défenseurs des « colonisés » ont revendiqué que la culture ne se réduise pas aux oeuvres de l'art et de l'esprit appréciées par les plus puissants. Ils ont fait valoir que la culture ne pouvait pas éliminer toutes les autres manières de penser, de dire, de raconter des histoires, d'imaginer le monde réel ou imaginaire. Ils ont fait valoir que le sens et la valeur de l'humanité passaient aussi par les manières de fabriquer, de se loger, de cultiver la terre, de s'adresser aux autres ou de prendre soin des autres « vivants » avec la multitude de sens symboliques que toutes ces pratiques portent en elles.

Ce fut très souvent dans la douleur et la ténacité. Il a fallu plus de cinquante années de discussions âpres et délicates pour parvenir à un accord mondial sur cette idée que la culture de l'humanité se faisait avec toute cette diversité de sens et de valeurs. En 2001, cet accord se résume en peu de mots : « La diversité culturelle est le patrimoine commun de l'humanité », comme on peut le lire dans l'article 1 de la Déclaration Universelle sur la Diversité Culturelle.

D'où la question : dans cet univers de l'action que sont les Tiers-Lieux, pourquoi ne pas adopter cette idée d’une culture à la fois fondée sur les droits universels de l'Homme et nourrie par les imaginaires que chacun associe à ses activités avec les autres ? N’est-elle pas la mieux à même de porter les valeurs et les pratiques des Tiers-Lieux ?

Comme je ne vois aucune raison de se priver de cet apport des longues luttes en faveur de la diversité culturelle, je propose de poursuivre la réflexion et faire, ainsi, des « Tiers-Lieux » des « Premiers-Lieux » pour notre vie commune.

La relation d’humanité, la conciliation des inconciliables

Avec la diversité culturelle, chaque personne, seule ou avec d'autres, est légitime à faire valoir le sens et la valeur qu'elle donne aux différentes facettes de sa vie en relation avec les autres. Toutefois, il y a une condition impérative que les opposants à la diversité culturelle oublient systématiquement : il est absolument nécessaire que les autres personnes puissent aussi exprimer ce qui fait sens et valeurs pour elles !

Si une personne ou un groupe revendique le respect de « sa » culture en appelant à la haine de l’autre, il n'y a plus de diversité culturelle, mais seulement des différences qui font mal à notre humanité commune. De même si une personne réclame l'exclusion des personnes qui ne partagent pas les mêmes valeurs symboliques qu'elle ou si elle refuse toute considération pour des personnes ayant d'autres manières de donner sens au monde, la diversité culturelle est blessée. Il n'y a plus de « culture », mais une forme de « barbarie » car les personnes renoncent à faire humanité ensemble.

C'est dire que cette culture-là est un combat sans fin pour la conciliation : nous savons tous que la vie de tous les jours est faite de ces moments où l'autre n'est pas entendu, ni pris en considération, ou les personnes sont mises de côté, rendues invisibles, exclues des discussions et des délibérations. Des moments aussi où les positions semblent totalement étrangères les unes aux autres... Le combat culturel devient alors de « concilier les inconciliables » ; de recoudre, autant qu'il est possible, ces fractures d'humanité [5]. La culture a pour sens d'établir entre les personnes des relations d'humanité, malgré tout ! C’est une belle mission pour les Tiers-Lieux.

« La culture a pour sens d’établir entre les personnes des relations d’humanité, malgré tout »

C'est la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels qui a finalisé cette définition de la culture, reprise ensuite par l'ONU. On peut en formuler l'exigence dans ses termes : il y a culture quand la personne est en mesure « d’exprimer son humanité ».

C'est en ce sens que les Tiers-Lieux pourraient être premiers s'ils revendiquaient cette logique culturelle : certes, ils se présentent comme des « espaces d'action », mais le rapport montre bien que les actions ne se font pas n'importe comment. Les Tiers-Lieux font valoir qu’ils sont attentifs aux personnes, à leur personnalité, à leur manière d'être avec les autres, à leurs potentialités. Les Tiers-Lieux sont évidemment des lieux d'action mais ils accordent de la considération aux personnes et prennent soin des relations qui se nouent entre elles.

Ce que je vois et lis des Tiers- Lieux me fait dire qu'il s'agit bien, le plus souvent, de lieux où les personnes expriment leur humanité, à travers la multitude d'activités qu’elles réalisent, seules ou en commun. Certes, les Tiers-Lieux sont très hétérogènes dans leurs activités, si différentes d'un lieu à l'autre, mais ils sont homogènes dans leur volonté d'établir des relations d'humanité entre les personnes à travers la variété, et surtout la rencontre, les interactions, les coconstructions des pratiques. Leur point commun est de permettre à chaque personne de « participer à la vie « culturelle » au sens de prendre sa part à la coconstruction des relations d'humanité au sein du lieu.

Avec la définition de la culture de l'ONU, les Tiers-Lieux sont culturels quand ils font preuve de cette vigilance qui assure la qualité des relations entre les personnes. Ou, pour être plus réaliste, en veillant qu'aucune des actions qui s'y déroule n'a fait perdre tout ou partie de leur humanité aux personnes concernées.

« les Tiers-Lieux sont culturels quand ils font preuve de cette vigilance qui assure la qualité des relations entre les personnes »

Alors, les Tiers-Lieux qui se placent actuellement comme des « lieux tiers » entre la sphère intime, la sphère des règles institutionnelles et celle de la sphère de la rentabilité marchande pourraient affirmer une autre place : ils deviendraient des « Lieux-Premiers » bâtis sur l'exigence du respect des relations d'humanité entre les personnes. Des « Lieux-Premiers » où dans chacune des actions qui s'y déploient, la priorité serait donnée à la qualité des relations d'humain à humain, au nom des valeurs universelles des droits humains fondamentaux.

Revendiquer les valeurs fondamentales de l’Union Européenne

Il est d'autant plus intéressant de regarder les Tiers-Lieux avec ces lunettes de la culture comme relation d'humanité que les rencontres de Montpellier sont européennes.

En effet, le minimum que l'on peut exiger des relations d'humanité, c'est qu'elles respectent, au moins, l'article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (DUDH) de 1948 qui lie étroitement l'humanité au respect de l'égale dignité des personnes, libres. Or, les piliers de l'Union Européenne reposent sur ces valeurs fondamentales.

On doit rappeler l'article 1 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union qui est sans ambiguïté :

« Article premier : Dignité humaine. La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée. ».

On doit aussi ajouter la nécessité de respecter les « valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d'égalité et de solidarité, » comme le veut le préambule de la Charte.

On ne peut enfin oublier la nécessité de garantir « la préservation et le développement de ces valeurs communes dans le respect de la diversité des cultures et des traditions des peuples de l'Europe »...

Plus globalement, la Charte veut aussi promouvoir les valeurs démocratiques, les valeurs d’éducation et de non- discrimination, notamment en matière de genre.

Si les Tiers-Lieux se revendiquaient de cette approche de la culture comme « relations d'humanité », ils détiendraient un atout maître sur le plan des valeurs de l’Union : ils apparaîtraient comme porteurs de l'intérêt général européen en tant que lieux construits, mieux que d'autres, sur ses valeurs fondatrices : la dignité et la liberté de chaque personne.

Il est vrai qu'en pratique, dans l'organisation des lieux, les exigences de dignité et de liberté sont lourdes à porter. Il ne suffira pas d'écrire une charte éthique aussi vite rédigée qu'oubliée ; il faudra mettre au point plusieurs dispositifs, ou mieux, des espaces relationnels d'écoute, de discussion, de médiations, de conciliation, avec des tiers de confiance pour gérer les écarts entre les vécus et les principes. Cette exigence est contraignante mais elle ne l'est pas plus que de réaliser un bilan carbone ou de tenir une comptabilité rigoureuse !

« Il ne suffira pas d’écrire une charte éthique aussi vite rédigée qu’oubliée »

Surtout, au niveau européen, les Tiers- Lieux devenus « Premiers-Lieux » pour les relations d'humanité seraient d'intérêt général pour l'Union, pour mieux échapper à la catégorie toxique des « entreprises à activités économiques » (comme toutes les autres !), relevant des « services économiques d'intérêt général » (SIEG). Ce combat-là sera difficile mais impératif tant le glissement est massif vers la marchandisation des associations et son corollaire l'emprise des « entreprises sociales à impact ». [6]

Obstacles en France mais ouverture sur la liberté artistique et opportunité de la Convention de Faro sur le patrimoine

Cette approche de la culture comme « relations d'humanité » est difficile à défendre en France. Beaucoup d'acteurs des milieux professionnels des arts fustigent même cette définition de la culture, malgré la belle histoire de luttes émancipatrices qui lui est attachée. Les freins sont multiples surtout de la part de certain.e.s professionnel.e.s des arts qui y voient une menace pour leurs activités de création.

Cette opposition est pourtant difficile à justifier. En effet, en devenant Premiers-Lieux pour les relations d'humanité, ces espaces de vie collective mettraient en application effective la valeur universelle de la liberté des arts, affichée dans l'article 13 de la Charte européenne.

On retrouve, ici, la filiation avec l'article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui pose comme droit fondamental des personnes la liberté d'expression sous une forme artistique. Les activités de création dont on sait qu'elles sont, de plus en plus, soumises à des attaques puissantes, seraient, ainsi, placées sous la protection des droits humains fondamentaux.

La déclinaison de cette valeur universelle de la liberté d'expression artistique a été bien détaillée par le rapport de madame Shaheed , rapporteuse spéciale pour les droits culturels à l’ONU, dont les préconisations ne peuvent que conforter les Tiers-Lieux engagés dans des activités de création émancipatrices pour les personnes. C'est là un chantier qui me paraît primordial d'ouvrir très rapidement au niveau européen.

Je voudrais, enfin, associer cette perspective des « Tiers- Lieux, Premiers-lieux des relations d'humanité » au patrimoine des personnes. Dans le rapport France Tiers-lieux, on voit cette préoccupation patrimoniale affleurer, par exemple, dans ces propos :

« Le patrimoine culturel se compose d’une grande partie d’intangible qui repose sur les usages et les pratiques culturelles, des éléments souvent oubliés dans les réflexions sur la préservation du patrimoine culturel, qui se concentrent sur les œuvres architecturales et naturelles. Les démarches de tiers-lieux, leur développement et leurs évolutions doivent être considérées pour leur capacité à faire émerger, entretenir ou développer le patrimoine culturel des territoires : savoirs, savoir-faire, cultures artistiques, pratiques... »

Avec les lunettes des droits culturels, la lecture du patrimoine est proche mais renforcée par son ancrage dans les relations d'humanité entre les personnes. On est certes loin de la conception française du patrimoine mais pas du tout de la conception européenne du patrimoine qui s'est imposée au Conseil de l'Europe avec la Convention sur la valeur culturelle du patrimoine pour l'Europe, dite Convention de Faro.

« Le patrimoine est ici porté par les personnes elles-mêmes »

Le patrimoine est ici porté par les personnes elles-mêmes dans leurs relations avec les autres. Le patrimoine n'est ni tangible ni intangible, ni matériel, ni immatériel ! Il est ce que les personnes considèrent comme faisant partie de leur patrimoine et qu'elles veulent faire reconnaître par les autres. La personne se voit préservée dans son droit de dire ce qui fait sens et valeur pour elle. Pour la Convention de Faro :

« Le patrimoine culturel constitue un ensemble de ressources héritées du passé que des personnes considèrent, par-delà le régime de propriété des biens, comme un reflet et une expression de leurs valeurs, croyances, savoirs et traditions en continuelle évolution. Cela inclut tous les aspects de l’environnement résultant de l’interaction dans le temps entre les personnes et les lieux. »

Là encore, les droits culturels sont au fondement de cette approche des relations d'humanité, coconstruites, à travers ces patrimoines des personnes, seules ou en commun qui fondent la culture de l'Europe.

Eprouver les valeurs des droits culturels dans la transition

En conclusion, les « Premiers-Lieux pour les relations d'humanité » ne vont certainement pas se décréter ! Ils peuvent par contre s'éprouver en engageant leur propre démarche réflexive sur la qualité des relations en leur sein, avec le soutien des politiques publiques. Comme un droit fondamental à l'expérimentation pour rappeler les propos d'Hugues Bazin.

Au sein du Laboratoire de transition vers les droits culturels, nous avons travaillé en ce sens avec l'association Opale à travers un questionnaire qui permet à chaque organisation de faire son autoportrait et d’établir sa marge de progression. Une sorte de « test d'humanité » pour faire valoir que développer des actions ensemble ne vaut que si l'humanité des relations est au rendez-vous du quotidien.

Notes

[1] Georges Steiner, Dans le Château de Barbe Bleue : notes pour une redéfinition de la Culture, 1971

[2] Voir entretien des rencontres d’Avignon : Documentation française.

[3] Voir Décret n° 2015-641 du 8 juin 2015 relatif à l'attribution des aides déconcentrées au spectacle vivant ; article 7 version en vigueur depuis le 11 décembre 2021 sur Légifrance

[4] Voir Victor Hugo et la colonisation. A propos de l'Afrique « la marche humaine ne peut s’accommoder plus longtemps d’un cinquième du globe paralysé. De hardis pionniers se sont risqués, et, dès leurs premiers pas, ce sol étrange est apparu réel ; ces paysages lunaires deviennent des paysages terrestres. La France est prête à y apporter une mer. Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie ; déserte, c’est la sauvagerie … »

[5] La littérature sur le « plurivers » offre de larges perspectives collectives de réflexion sur ces enjeux d'humanité : Plurivers un dictionnaire du Post-développement; ou Epistémologies du Sud de Boaventura, Sousa Sentos.

[6] Sur ce point voir le rapport de l'observatoire de la marchandisation des associations.

Jean-Michel Lucas

Universitaire et ancien haut fonctionnaire, connu sous le nom de Doc Kasimir Bisou, il porte un regard critique sur les politiques culturelles et milite pour une prise en compte réelle de la diversité culturelle dans l’action publique.

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La rupture épistémologique de la Convention de Faro