« Mettre en œuvre » les droits culturels dans les tiers-lieux : une inversion du rapport de reconnaissance

Pieter Bruegel l'Ancien, Les Jeux d'enfants (1560). Une place publique bien investie par ses "usagers", ou l'allégorie de l'appropriation résistant à la programmation.

Pieter Bruegel l'Ancien, Les Jeux d'enfants (1560). Une place publique bien investie par ses "usagers", ou l'allégorie de l'appropriation résistant à la programmation.

‍ ‍« Ce changement s'oriente au prisme de la convivialité, vers des lieux culturels qui soient également des lieux de vie, de l'éducation populaire, de la mise en œuvre des droits culturels, de formes contributives d'appropriation citoyenne comme autant de leviers de renouvellement des publics et de concernements collectifs dans l'adresse de ce qui fait culture aujourd'hui. »‍ ‍

‍ ‍https://www.revuesurmesure.fr/contributions/les-tiers-lieux-culturels-comme-methode‍ ‍

Cet article d' Arnaud Idelon , publié par la Revue Sur-Mesure, documente avec précision et sensibilité des expérimentations récentes : l'Hôtel Pasteur, le Sample, la Condition Publique. Il rend justice à ce que la programmation ouverte permet : le renoncement à sur-déterminer les espaces, l'acceptation d'une perte d'expertise, la disponibilité à ce qui survient. Saluons le travail qui consiste à les rendre lisibles.

Et il paraît bon, aussi, que les droits culturels soient désormais mentionnés aussi largement dans les discours sur les politiques publiques de la culture. C'est à première vue une victoire.

Pourtant, l'extrait ci-dessus est symptomatique d'une mésinterprétation devenue récurrente, qui mérite d'être posée ouvertement. Ici comme ailleurs, les droits culturels se retrouvent associés à des notions de programmation ouverte, de médiation plus inclusive : c'est le tiers-lieu qui permettrait l'« appropriation citoyenne » et la « mise en œuvre » des droits culturels des personnes (ici plutôt désignés par catégorie d'usage - les habitants, les publics, résidents, usagers...). C'est pourtant une inversion exacte du rapport de reconnaissance que les droits culturels - comme les tiers-lieux à l'origine, faut-il le rappeler ! - prônaient l'un et l'autre.

Les droits culturels, comme tout droit humain, appartiennent à la personne. Ils ne peuvent pas être « mis en œuvre » par un lieu, une équipe ou une politique publique — pas plus que les droits des femmes ne sont « mis en œuvre » : ils sont une reconnaissance de la dignité, des libertés et de l'humanité de la personne, qui doit obliger l'institution qui les connait. Le vocabulaire n'est pas ici un détail de forme : il désigne qui est le sujet et qui est l'opérateur. Dès qu'un lieu se présente comme mettant en œuvre les droits culturels de ceux qui le fréquentent, il s'est réinstallé, discrètement, à la place qu'il prétendait quitter.

C'est une autre erreur, adjacente, que de penser que ces droits se focalisent sur l'expression de « désirs et de besoins ». Les désirs et les besoins relèvent de l'écoute des usages - un excellent principe de conception, mais un principe de service. Les droits culturels, eux, reconnaissent des libertés fondamentales : celle de participer, de ne pas participer, de choisir ses références, de contester, de se retirer, de faire seul ou avec d'autres, sans que personne ait à valider la légitimité culturelle de ce qui se joue là.

C'est ainsi que d'un référentiel qui devrait interroger la posture des institutions, des politiques publiques et des acteurs dits culturels - un référentiel qui les met, eux, en question - on passe à une « méthodologie ». Et cette méthodologie, si ouverte se veut-elle, reste une fois de plus à l'origine du dialogue culturel dans le débat public. Autrement dit, le lieu reste le point de départ et la personne, le point d'arrivée.

Beaucoup réagiront en pensant « c'est déjà ça, ça avance ». Je comprends l'argument, et je ne le balaie pas. Mais il faut voir que cette réorientation des droits humains en méthodologie au service du même objectif - l'article le formule sans détour : « autant de leviers de renouvellement des publics » - produit un autre effet, qui s'avérera destructeur pour d'autres.

D'abord, les espaces les plus directement impliqués dans le travail des droits culturels des personnes (quasi-systématiquement sans le savoir ou le revendiquer, et ce n'est pas leur rôle), mais qui ne sont pas visibles par l'institution, vont l'être encore moins : les cafés, les maisons des jeunes, les squats, les places publiques, les bars, les fêtes populaires et les terrains de foot, les associations de grand-mères et d'immigrés. Ces espaces ne demandent rien, ne produisent pas de récit, ne rentrent dans aucune case de conventionnement - et voient monter à côté d'eux des équipements qui, eux, savent dire les droits culturels dans la langue de l'institution. (Les tiers-lieux sont-ils en train de rater définitivement les alliances qu'ils auraient pu consacrer de ce côté-là ?)

Ensuite, et c'est plus grave, s'installent de nouveaux mécanismes de prédation. Les grandes institutions copient les « techniques qui marchent » des vrais espaces de créolisation et de mixité culturelle, sans s'intéresser aux relations d'humanité qui s'y tissent - c'est-à-dire sans s'intéresser à la seule chose qui les fait fonctionner. Ce faisant, elles dénaturent les protocoles tout en pouvant afficher qu'elles font « ce qui marche ».

Le problème n'est donc ni méthodologique ni sémantique : il est ontologique. C'est précisément le sujet du mémoire sur lequel je travaille en ce moment à l'université de Bordeaux, sous la direction d' Hélène MARIE-MONTAGNAC et sur les conseils de François POUTHIER ...

À venir - et avec plaisir pour en discuter d'ici là, notamment avec Arnaud Idelon, dont le travail de documentation reste sur ces terrains précieux.

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Maël Lucas

Cofondateur, coordinateur du Laboratoire des droits culturels‍ ‍

Chargé de production - La Fabrique Francophone‍ ‍

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Illustration : Pieter Bruegel l'Ancien, Les Jeux d'enfants (1560). Une place publique bien investie par ses "usagers", ou l'allégorie de l'appropriation résistant à la programmation.

Maël Lucas

Spécialiste des droits culturels, Maël travaille sur l’évaluation des politiques publiques, le patrimoine et les enjeux de démocratie numérique.

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Communiqué Réseau Faro européen #15 : Le patrimoine culturel par la discussion